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  • Grégoire Quartier

Faire évoluer la culture par les principes de la permaculture (1/13) - Introduction

Mis à jour : avr. 25

Concept général de ma réflexion, questionnements, explications, genèse.


Veuillez d’abord tenir compte d’un "Constat de la situation écologique et énergétique", pour comprendre pourquoi je développe ma proposition de culture permaculturelle.


Propos liminaires :


Dans une série de 13 articles, je vais tenter de faire le lien entre permaculture et culture, pour que la culture puisse se nourrir d'une philosophie de la connaissance, de la permanence, de la résilience, et de la créativité. Je ne prétends rien d'autre que de proposer une réflexion et de la partager.


Le principe de ces articles est le suivant :


A partir du document « L’essence de la Permaculture » écrit par David Holmgren, j’essaie de traduire comment la culture devrait s’inspirer des principes permaculturels pour qu’elle participe profondément à la transition écologique.


Vous trouverez en italique les passages repris du document « L’essence de la Permaculture ». Je les commente, je fais part de mes expériences, je diverge, j’y reviens, j’essaie de voir et d’expliquer à quoi cela pourrait correspondre dans ma pratique artistique.


La culture est indissociable de la vie humaine sur Terre. Qu’on en ait conscience ou non, nous sommes la culture, elle est nous, nous la créons, elle nous crée. Aucune transition ne s’est jamais produite sans que la culture en soit la cause ou que cette transition n’ait un effet sur elle.


Il appartient à chacun de s'engager pour créer la culture du monde d'après, et le monde d'après, c'est maintenant.


La permaculture : une culture de la permanence (dans un monde impermanent)


L’Homo Sapiens est apparu il y a près de 200'000 ans. Il a vécu pendant 188'000 ans comme chasseur cueilleur, jusqu’à ce qu’une nouvelle ère apparaisse, que l’on a appelé l’holocène. La différence entre l’holocène et les périodes qui l’ont précédé, est le fait d’avoir un climat beaucoup plus stable. Un climat qui permette l’apparition de l’agriculture. Aujourd’hui c’est le modèle de création de nourriture principal de notre civilisation. Dans un monde qui change de plus de 2 degrés, il est très probable que l’agriculture devienne de moins en moins possible, et/ou que les rendements agricoles sombrent. Ca ne se fera pas en un jour, mais ca durera des milliers d’années. Le système actuel provoque les changements auxquels il doit lui-même s’adapter. A un moment, l’adaptation ne sera plus possible, soit parce que ce système n’est pas assez modifiable, soit parce que sa capacité d’adaptation sera trop lente par rapport à la vitesse des changements. Ca sera donc la fin de la civilisation. Tant mieux pour tout ceux (monde non-humain compris) qui en souffrent actuellement, tant pis pour ceux qui profitent de la situation présente. En attendant ce moment, on peut tout de même commencer à reprendre contact avec la réalité naturelle, c’est à dire la réalité de la production de nourriture d’avant la révolution industrielle, tout en y ajoutant le gigantesque savoir accumulé pendant toute l’époque moderne. C’est ce que propose la permaculture. Un petit pas pour l’humanité, un grand pas pour l’humain ?


Durant une tournée en Russie, lors des longs trajets entre les villes, j'avais lu le livre de David Holmgren, « Permaculture, principes et pistes d'action pour un mode de vie soutenable » qui disait « La permaculture voulait mettre en place une agriculture permanente (et soutenable), elle vise maintenant une culture permanente (et soutenable) ».



Quand nous avons co-créé le festival SLOW, Béatrice Graf et moi-même, une des idées que j’avais apportée était d’implémenter les principes de la permaculture dans la culture. Nulle part je n'avais trouvé, dans les recherches rapides que j’avais faites, une personne qui aurait développé ce concept (on avait très peu de temps pour monter le projet, puis le reste du temps fut imparti à l’organisation et la tenue du projet lui-même).


En y réfléchissant un peu, quelques questions me vinrent à l'esprit, auxquelles j'essaie par ce travail de trouver des réponses.

- Qu'est-ce qu'une culture de la permanence?

- Qu'est ce qu'une culture durable?

- Dans un monde ou la culture est devenu un marché et se fait uberiser par les plateformes numériques, est ce que l'industrie de la culture est encore une culture?

- Quelles sont les croyances générées sur les artistes par l'industrie de la culture ?

- Est-ce que la culture n'est pas en même temps le reflet et le moteur de nos mondes non-durables, et qu'est-ce que ca dit de la façon dont on est soi-même un artiste, ou un acteur de la culture?

- La sectorisation de nos vies ne rend-elle pas la culture incapable d’influencer les secteurs dont elle a été séparée ?

- Quelles sont nos pratiques culturelles?

- Actuellement, que cherchent les artistes à travers leur participation dans la culture?


En cherchant sur le net, je suis tombé sur ce site : www.permactultureprinciples.com/fr, ou j'ai trouvé un document qui reprend les 12 principes de la permaculture dont j'avais pris connaissance dans le livre de David Holmgren.

Je le citerai en italique et j'apporterai mes réflexions sur le milieu des musiques alternatives que je connais, les pratiques que je pense qu'il faudrait mettre en place, et les questions que je me pose et sur lesquelles je n'ai pas d'avis tranché.


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Le système de conception :


... je perçois la permaculture comme l’utilisation d’une approche systémique et de principes de conception permettant d’organiser efficacement un cadre pour la mise en place d’une culture permanente. elle regroupe les diverses idées, aptitudes et modes de vie qui doivent être redécouverts et développés afin de pourvoir à nos besoins tout en accroissant le capital naturel pour les générations futures.


Les pratiques artistiques actuelles sont complétement dépendantes des outils modernes qui participent aux problèmes que certains artistes finissent par dénoncer dans leur travail. Selon d'où on part sur le chemin de la transition, c'est évident qu'il assumer ses propres contradictions, continuer de chercher comment faire mieux, et ne pas se cacher derrière le peu qui est fait pour en faire une image.

En tant qu'artiste, on se doit d'abord de définir quelle est notre réelle intention et l'assumer.

Pourquoi (pour quoi) faisons nous cette activité? Sommes-nous vraiment des acteurs de la transition ou faisons-nous du green washing? Nous cachons-nous derrière des belles intentions, comme dans le marketing vert des grandes surfaces, ou sommes-nous des alliés de la transition? Nous posons-nous même la question ? Nous donnons-nous les moyens de vérifier si nos pratiques sont effectives?


Se concentrer sur les opportunités plutôt que sur les obstacles :


...

Dans l’objectif de faciliter la transition d’une ignorance consumériste à une production responsable, la permaculture repose sur la persistance d’une culture de l’autonomie, des valeurs communautaires et sur la mémoire de certains savoir-faire, à la fois conceptuels et pratiques, malgré les ravages de l’opulence.


Ici on peut réfléchir à l'autonomie. En ces temps de Covid on ne joue pas quand les salles ne sont pas ouvertes, et dans mon expérience, les artistes de musiques alternatives dépendent de leur capacité à faire venir des fans et de les faire boire dans les salles où ils jouent. Le modèle est libéral, c'est à dire qu'on peut estimer que le cachet moyen est de 500-600chf pour un concert, quelle que soit la formation du groupe, et si on veut prétendre à plus, il faut amener de quoi remplir les caisses (c'est à dire faire vendre des tickets et faire tourner le bar). A côté de cela, le personnel professionnel de la salle est payé un salaire normal fixe. Historiquement, les musiques alternatives, en Suisse, sont nées de désordres citoyens dans les années 80, et mon avis est que le financement de cette musique par l'Etat tient plus de la paix sociale (amusez-vous au lieu de casser des choses) ou de la représentation de nos institutions vers l'étranger, que d'une vraie reconnaissance de la valeur culturelle assez inégale de ce que cette scène propose. Globalement la qualité de la musique n'a que peu d'influence sur les finances. Un mauvais groupe très bon en marketing peut faire plus d'argent qu'un très bon groupe qui ne sait pas se vendre. C'est la conséquence malheureuse de tout art en tant que valeur marchande, à cela près que la musique à aussi des fonctions sociales.


Au niveau des valeurs communautaires, on peut aussi considérer que souvent les artistes qui essaient de vivre de leur musique ne peuvent pas s'encombrer de valeur de partage, sauf si c'est par intérêt. C'est tellement dur de gagner assez d'argent pour en vivre, que les comportements opportunistes et compétitifs passent souvent avant l'entraide. Il y a de tout. Mais quand on a faim et qu'on est ambitieux, on fait ce qu'il faut faire. L’ego n’est pas notre ami, quand il s’agit de se mettre au service de certaines causes. Je parle en connaissance de cause, et je continue de me soigner.


La culture est, selon l'UNESCO : « Dans son sens le plus large, la culture peut aujourd’hui être considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels, matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts, les lettres et les sciences, les modes de vie, les lois, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances ». Ce « réservoir commun » évolue dans le temps par et dans les formes des échanges. Il se constitue en de multiples manières distinctes d'être, de penser, d'agir et de communiquer en société."

Ainsi une culture peut très bien être l'imaginaire qui est issu et qui permet un type de société ou de groupe social.


...la permaculture s'attaque aux problèmes en réintégrant et en resserrant le cycle de production/consommation autour du noyau central qu'est la personne active au sein d'un foyer et d'une communauté locale.

Bien que la permaculture soit un cadre conceptuel pour un développement durable qui prend racine dans la science de l’écologie et l’approche systémique, son développement dans de nombreuses cultures et situations différentes montre qu’elle est capable de contribuer à l’évolution d’une culture populaire de la durabilité, et ceci à travers l’adoption de solutions très pratiques permettant aux gens de se prendre en main.


Une culture locale de qualité est donc indispensable à la transition écologique. Actuellement nos institutions ont tendance à proposer un deal aux artistes de la manière suivante : vous représentez l'excellence de la production suisse, et on vous donne des subventions pour qu’il vous soit possible de la jouer à l’étranger. Quand on nomme une formation de "groupe local", c'est plutôt pour signifier qu'ils n'ont pas pu aller plus loin, par manque de qualité, ou d'ambition.


J'avais eu cette discussion juste avant le premier confinement de mars 2020, avec un représentant de Pro Helvetia. Il connaissait mes penchants pour la collapsologie, et on en avait déjà parlé. Je lui expliquais que je n'avais plus envie de prendre l'avion pour exercer mon métier et que je voulais faire valoir mes compétences au niveau local. J'étais bien conscient que ca voulait dire que je n'aurais plus de subventions pour exercer mon métier, mais que j'étais prêt à renoncer au professionnalisme pour des raisons écologiques. Il n'avait pas trop l'air d'être d'accord (et je peux le comprendre, puisqu'il parle depuis l'institution qu'il représente), mais quelques semaines plus tard, quand la dernière tournée internationale que je m'étais fixée avant d'arrêter fut annulée pour cause de Covid, il m'écrivait dans un email : "le collapse est donc arrivé plus vite que prévu". J'ai apprécié ce commentaire bon joueur, et tout ce qui s'est passé depuis ne m'a que renforcé dans ma conviction qu'aujourd'hui, le rôle de la culture n'est pas de se représenter elle-même comme elle le fait très souvent, mais d'accompagner un mouvement pour un monde durable, et se mettre à son service, même si on ne peut plus en vivre.


Hypothèses de départ :


...

L’extraction des énergies fossiles pendant l’ère industrielle a été considérée comme la cause principale de l’explosion spectaculaire de la démographie, de la technologie et de toutes les autres nouveautés de la société moderne.

...

ainsi la permaculture est basée sur l’hypothèse d’une réduction progressive de notre consommation de ressources et d’énergies et d’une diminution inévitable de la population mondiale.

...

en acceptant ouvertement un tel futur comme inévitable, nous avons le choix entre une appropriation angoissée, une indifférence insolente ou une adaptation créative.


Si la culture de la croissance matérielle et l'uniformisation des flux du XXème siècle n'est plus possible, il faut donc que la culture de la décroissance matérielle et le retour à des flux beaucoup plus locaux du 21ème siècle s'impose. Les flux économiques et industriels sont alimentés par de l'énergie fossile à profusion, et cette énergie carbonée à 80% crée les Covid, le réchauffement climatique et tout sa cohorte de dérèglements agricoles, sociaux, politiques. Si la culture est dépendante de ces flux, alors elle mourra avec leur disparition. La culture qui existe en dehors de ces flux résistera. Ca n'est qu'une parenthèse de 300 ans qui se termine, ça n'est pas la fin du monde, même si certains effets risquent de perdurer pendant des milliers d'années, à plus ou moins grande intensité. On ne connait pas les détails, mais on sait qu'il y en aura.


Par adaptation créative, il ne s'agit pas de penser comme le dénonçait Barbara Stiegler dans le titre de son livre "Il faut s'adapter", grand mantra libéral qui produit le darwinisme social. Il s'agit de se dire que notre monde actuel va se perdre et que le système de gestion dont on dépend va tenter de résister à son inexorable déclin, et qu'il faut penser en dehors de lui pour trouver de nouvelles voies, et que ces voies se baseront sur des ressources renouvelables uniquement. Ce d'autant qu'on le voit déjà, ce ne sont pas les artistes de musiques alternatives qui créent l'écosystème dans lequel ils travaillent, mais l'industrie du spectacle, les GAFAM, et les institutions étatiques. Il existe des pistes à suivre, comme par exemple l'art de rue, ou la création d'événements locaux par les artistes eux-mêmes, et c'est un peu ce qu'on a tenté de faire avec SLOW par exemple.


(Suite au prochain article…)


P.S. Puisque je cite David Holgren dans toute cette réflexion, je vous laisse sur cette conférence qu’il tint à Melbourne en 2015. J’aime beaucoup sa réflexion finale, même si personnellement, je suis pour la diversité des actions au sein même du mouvement écologiste. Je pense que chacun doit s’exprimer avec les moyens qu’il a, au moins pour signifier à ce système que chacun existe, et que seule une pression constante de toutes les formes possibles finira par faire plier les plus obscurantistes des tenants du système actuel.



P.S J’ai écrit cet article avec l’aimable collaboration d’Alexis Hanhart. Merci à lui pour son aide et ses réflexions qui ont sensiblement amélioré ces écrits et qui m’ont poussé à assumer certaines idées.

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