Rechercher
  • Grégoire Quartier

Faire évoluer la culture par les principes de la permaculture 2/13-Principe 1: observer et interagir

Veuillez d’abord tenir compte d’un "Constat de la situation écologique et énergétique", pour comprendre pourquoi je développe ma proposition de culture permaculturelle.


Propos liminaires :


Dans une série de 13 articles, je vais tenter de faire le lien entre permaculture et culture, pour que la culture puisse se nourrir d'une philosophie de la connaissance, de la permanence, de la résilience, et de la créativité. Je ne prétends rien d'autre que de proposer une réflexion et de la partager.


Le principe de ces articles est le suivant :


A partir du document « L’essence de la Permaculture » écrit par David Holmgren (co-créateur du concept de permaculture), j’essaie de traduire comment la culture devrait s’inspirer des principes permaculturels pour qu’elle participe profondément à la transition écologique.

Vous trouverez en italique les passages repris du document « L’essence de la Permaculture ». Je les commente, je fais part de mes expériences, je diverge, j’y reviens, j’essaie de voir et d’expliquer à quoi cela pourrait correspondre dans ma pratique artistique.


La culture est indissociable de la vie humaine sur Terre. Qu’on en ait conscience ou non, nous sommes la culture, elle est nous, nous la créons, elle nous crée. Aucune transition ne s’est jamais produite sans que la culture en soit la cause ou que cette transition n’ait un effet sur elle.


Il appartient à chacun de s'engager pour créer la culture du monde d'après, et le monde d'après, c'est maintenant.



Principe 1: observer et interagir

La beauté est dans les yeux de celui qui regarde



« Une bonne conception repose sur une relation libre et harmonieuse entre la nature et les gens, et dans laquelle une observation minutieuse et une interaction attentive fournissent l’inspiration, le répertoire des solutions et les motifs géométriques. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut élaborer de façon isolée. C’est au contraire le résultat d’une interaction continue et réciproque avec le sujet. » - L’essence de la permaculture, Holmgren, p.10-11


Etre un musicien professionnel en Suisse, quels choix écologiques?


Dans quel écosystème évoluons nous :


D’abord il faut regarder où on se trouve en tant que musicien. Quels sont les débouchés possibles ? En Suisse, on trouve, à choix (et à panacher) : des institutions culturelles, un statut d’indépendant (basé sur le fait qu’on vent des services à des gens qui les paient), ou un « marché de la musique ». Restent encore toutes les activités que les musiciens font en tant qu’« amateurs », c’est à dire parce qu’ils ont l’envie de le faire, hors considération financière.

Chaque choix à son lot de bon et de moins bon, financièrement, artistiquement, et écologiquement.


Les institutions culturelles ont une vue assez « soft power » de l’utilisation des musiciens. En gros l’échange est « on vous finance vos tournées et vous représentez la Suisse à l’étranger ». C’est bon pour l’expérience, mais c’est beaucoup de voyages et d’organisation, et il faut clairement se faire un nom, tourner régulièrement, produire des disques, développer son business à base d’agents, de labels, etc. Certains courants musicaux peuvent profiter de réseaux plus ou moins institutionnels (jazz par exemple).


Le marché de la musique est lui aussi soutenu via quelques structures semi-étatiques et semi-privées. Elles soutiennent des artistes au potentiel commercial. Le but est simple : créer des industriels du spectacle. Pour percer dans ces eaux, il faut surtout se mettre au service de l’industrie, et faire ce qu’il faut faire pour avoir, peut-être, un succès capitalisable en revenus. Il y a beaucoup d’aspirants et peu de retenus, et au final une infime fraction de succès sur le long terme. Il faut donc aussi faire des tournées (pas forcément soutenues par les institutions qui ont une approche plus intellectuelle de la musique), produire des disques, du merchandising, et les vendre.


Je passe rapidement sur le côté « indépendant », qui est le plus souvent la base alimentaire d’un musicien, quand il n’est pas en création. Donner des cours, faire des animations, cachetonner, sont les activités les plus courantes. Ca n’est en principe pas pour faire cela que les musiciens se lancent dans leur carrière. Je ne dis pas que c’est moins bien, mais ça n’est pas le plus intéressant.


Les coûts écologiques des tournées et du numérique :


Ici l’intention n’est pas de faire une bataille de chiffres, mais de présenter la situation avec quelques nombres et quelques perspectives chiffrées. Cela peut nous aider à nous rendre compte de la situation et des différentes alternatives au fonctionnement usuel des artistes et des milieux musicaux qui les reçoivent.


Pour moi une décroissance heureuse doit être une libération du joug économique, pour que d’autres croissances soient enfin possibles. Moins d’économisme, c’est peut-être plus de sincérité, plus d’intégrité, plus de transformation de soi et des autres, plus de liens, plus de spontanéité, plus de joie, plus d’humilité, plus de simplicité, etc. Ces notions sont en principes empêchées par le fonctionnement capitalistique de la société, via une mise en concurrence permanente des artistes dans « le marché de la musique » et l’accès aux prix et subventions institutionnels. On ne peut pas créer de vrais liens quand nous sommes tous mis en compétition, ou que nous cherchons tous en même temps un « succès » à travers des « outils » qui sont proposés par des institutions qui ne considèrent que la partie économique de notre activité. La culture ne travaille pas pour l’économie, la culture n’a pas à être définie par la langue économique. Les artistes qui se respectent doivent être capables de se définir par leurs propres mots, et offrir cela à la société dans laquelle ils s’insèrent. C’est aussi cela la puissance de la culture.


Ainsi les chiffres qui vont suivre ne sont pas la panacée. Aujourd’hui, toutes nos activités sont chiffrées, et c’est bien un des problèmes qui nous met dans la panade. Chiffrer le monde, c’est le désenchanter. C’est enlever la partie sensible du monde, c’est ignorer les interdépendances infinies de tout ce qui existe ensemble (qu’on le connaisse ou non). Chiffrer le monde, c’est avoir peur de ne pas le contrôler, et le contrôler, c’est aggraver le problème écologique.


Sachant que dans un monde « durable », les gens n’émettraient pas plus de 2 tonnes de CO2 par an et par personne (la moyenne suisse est de 4,4 tonnes), ça signifie qu’il faudrait déjà diviser notre consommation par 2 au moins. Ensuite regarder dans ce qu’on consomme, et choisir la place qu’on voudrait mettre pour des tournées.


Faisons un petit exercice de pensée, pour le fun :


Admettons qu’on arrive à diviser nos émissions de CO2 par 4, c’est à dire une baisse de 75% (ce qui est quasiment impensable, quand on voit qu’on vient de perdre 7% de PIB et que c’est DEJA une catastrophe sociale). Ca voudrait dire qu’on vit avec 1 tonne de CO2 produite et qu’on investirait une tonne pour les tournées.

Admettons qu’on ait encore l’envie et les moyens de tourner dans cette nouvelle vie durable.


Cela nous ferait donc un quota de :

- 588’235 km en TGV

- 40’322 km en train

- 9’708 km en bus

- 4’347 km en avion


L’avion :

Oui, il faudrait bien arrêter les tournées en avion, ça paraît clair. Et pensez bien qu’on ne va pas d’une date à une autre en avion, on va bien d’un pays à l’autre en avion, puis on prend un bus sur place pour les déplacements nationaux, ce qui s’ajoute ensuite au total du bilan carbone.


Le bus :

En bus, 9’000km, si on compte une moyenne de 300km entre chaque date, ça nous ferait donc 30 dates sur une année. Pourquoi pas. Mais si on est professionnel dans les musiques actuelles, ça paraît vraiment trop peu. Pourquoi ? Parce que si un concert rapporte environ 200chf par personne, 30 x 200chf signifierait 6000chf. Ca n’est même pas le salaire médian (env. 6500chf) mensuel d’un suisse.


Le train :

Sur la même base que pour le bus, avec un quota de 40'322 km, c’est l’idéal. Sur un moyenne de 300km par date, on serait dans les 134 concerts. C’est une base largement suffisante pour un professionnel. Sauf que ce mode de transport ne permet pas de se déplacer avec le backline (instruments et matériel technique) usuel. De ce fait des alternatives doivent être organisées par les salles, en louant, en trouvant chez d’autres musiciens, ou en ayant leur propre matériel, ce qui engendre des frais et une organisation importants.


Le TGV :

Comme ça ne concerne que la France, et bien il faut l’utiliser, mais en France uniquement. C’est clairement idéal pour les tournées, mais avec les mêmes inconvénients que pour le train, c’est à dire qu’on ne transporte que les acteurs avec leurs affaires privées, mais pas leur matériel de tournée.


Et je vous rappelle que pour avoir droit à ces chiffres, il faut d’abord baisser votre consommation énergétique par 4 !!!


Le coût CO2 du numérique :


Il est actuellement aussi grand que l’aviation mondiale d’avant le Covid19. Et c’est le secteur qui à la plus grande croissance de consommation au monde, c’est à dire de 9% par an (également, c’était un chiffre d’avant le Covid19, autant dire que ça a surement explosé depuis).


On le voit directement : compenser par le numérique n’est pas écologique. C’est un leurre total, et s’il suffisait de délocaliser la pollution pour qu’elle n’existe plus… ça se saurait depuis longtemps. Nous sommes donc dans un argumentaire « moderniste », qui veut nous faire croire qu’il n’est pas nécessaire de changer nos modes de vie (et surtout pas dans le sens de la décroissance) pour accompagner la transition écologique.


Ces arguments, souvent utilisés par les industriels, les économistes et les journalistes mainstream, n’ont aucune base scientifique. Aujourd’hui l’utopie et l’obscurantisme sont de leur fait. Ne pas croire ce que l’on sait, c’est une faute grave quand on est à un poste d’influence ou de responsabilité publique. On peut aussi imaginer qu’il existe un déni de la situation réelle de leur part, tant il est bouleversant de réaliser les changements en cours, et tant il est difficile de savoir que faire des ces informations. Dans la collapsologie, nous utilisons souvent le modèle des phases de deuils pour comprendre comment il est compliqué d’apprendre, de comprendre, d’accepter, et de faire quelque chose des informations qui concernent l’état écologique de la planète. Je vous présente ici un schéma qui illustre ce processus. Il n’est pas parfait, il est discutable, mais il est intéressant.



La situation des artistes en Suisse :


Quelle est la situation des artistes en Suisse? Selon cet article de la RTS, plus de la moitié sont dans la précarité, et nombre d’entre eux (à commencer par moi-même) ont vécu un burn out ou une dépression à un moment donné de leur carrière. Cela m’est arrivé à 35 ans, après avoir atteint certains objectifs (tournées internationales, reconnaissance institutionnelle), et après avoir compris qu’à partir de là, les choses n’allaient plus évoluer pour moi en terme de rapport effort/récompense financière, et que ma force physique et mentale ne pourrait pas supporter l’intensité imposée par ce mode de vie. C’est ainsi. J’ai trouvé mes limites, et c’est très bien aussi de se construire à l’intérieure de celle-ci, au lieu de vouloir prouver que « The sky is the limit », jusqu’à ce que le ciel vous tombe sur la tête.


La situation des institutions :


Quelle est la situation des institutions ? Globalement, on sent qu’ils ont raté la vague verte démocratique, et sont très en retard pour proposer de nouveaux modèles vertueux écologiquement parlant. Souvent, on nous propose de participer au « marché de la culture », et non à « la culture ». Difficile à dire si ça vient des artistes ou des institutions. J’avoue que nombre d’artistes ne se posent pas d’autres questions que de savoir comment payer ses factures avec la musique, et non si la musique qu’ils font devrait avoir un impact (autre qu’économique) sur la société dans laquelle ils vivent.


Voilà un débat auquel j’ai été invité pour parler d’écologie et culture, et organisé par la FGMC (Fédération Genevoise des Musiques de Création), et où j’ai constaté que le niveau de connaissance du problème de la pollution par notre mode de vie, de la conséquence de la pollution par la numérisation, et des propositions de début de solution était vraiment très pauvre, de la part des institutions. Ils semblent d’accord sur le fait que l’écologie est une bonne chose mais ils ne voient pas le rapport entre la culture et l’écologie… mais participent à ce débat… ce qui me laisse dubitatif. On dirait que tout va bien, mais qu’il faut sauver la planète, et donc ne rien changer, parce que sinon c’est dangereux… mmmmh. A partir de là, pourquoi suivre des gens qui n’ont rien à dire d’autre que « il faut continuer, rayonner, tourner, streamer, saisir les opportunités, et s’adapter aux marchés » ? Je pense qu’il ne faut plus. Il ne reste plus assez de temps pour en perdre.



Que se passe-t’il du côté des musiciens ?


Les musiciens ont pour le moment beaucoup de peine à se fédérer. D’abord parce que les opportunités institutionnelles nous mettent en concurrences les uns avec les autres, ensuite parce que la vie d’un artiste est toujours (ou presque) précaire, et finalement parce l’égo (ou la volonté de sortir du lot par son originalité et/ou son travail) nous pousse à ne pas (ou peu) vouloir nous mélanger trop les uns les autres. Il y a 5 ans (!) un article de la RTS faisait le constat que rien n’avait changé pour les artistes depuis 10 ans (!). Inutile de chercher plus loin. Si rien n’est fait pour vous 15 ans durant, c’est qu’il y a probablement une volonté de ne rien faire. C’est la politique des petits pas, si petits qu’on n’avance jamais.


Il y a donc d’un côté ceux qui s’occupent de la « culture » (ou ils disent aussi « marché de la musique » - ce qui dit en soi déjà tout de l’idéologie qui l’accompagne), et il y a de l’autre les acteurs de ce milieu, c’est à dire les artistes. Il y a les artistes institutionnels (en gros le milieu des musiques classiques) dont le salaire médian est de 6’700chf par mois pour un temps plein et qui sont accompagnés par des employés, deux fois plus nombreux, payés au même prix. Il y a les artistes indépendants, qui font tout ce qu’ils peuvent pour trouver un fragile équilibre financier et artistique, en permanence.

Je vous laisse ici la définition du mot « précarité », et vous laisse imaginer une personne dans cet état en permanence, qui en plus doit créer pour survivre : « Caractère précaire, situation fragile, au bord du gouffre, qui peut s'effondrer à tout moment. »


Que penser des grosses structures qui sont autant des institutions que des bâtiments et/ou festival de masse, en ces temps de crise sanitaire ?


Ce qu’on peut observer, c’est que plus les structures sont grandes (institutions ou lieux de culture), plus elles se soumettent vite aux propositions amenées par leurs instances supérieures. Elles entrainent ainsi l’idée que « la culture change ». Non, ce sont ses institutions qui changent, rien de plus.


Comme Spinoza nous le décrit dans l’Ethique, toute chose qui existe se bat pour continuer son existence sous n’importe quelle forme, par tous les moyens à sa disposition. Donc on peut comprendre ce phénomène, et cette compréhension doit nous amener à comprendre nous-mêmes qu’on ne peut et ne doit rien attendre de ceux qui sont prêts à faire des virages à 180° pour ne pas mourir. On les comprend, on ne les accuse pas, mais on ne tient plus compte de leur existence. Ils sont déjà morts, finalement.


Plus les grosses machines culturelles sont à l’agonie, et plus on les voit « se réclamer de la culture », et louer « la diversité et le riche écosystème artistique suisse ». Quand on leur fait remarquer que quand tout va bien, elles ne s’intéressent que peu à la culture suisse (sauf si elle rapporte), ils nous font la belle litanie du « Vous savez, il n’y a pas de gros et pas de petits. Nous sommes tous ensemble dans le même bateau, il n’y a pas lieu de se quereller les uns les autres. Si nous mourront, c’est toute la culture qui en pâtira ». Bref…on voit qu’en situation désespérée, tout est permis.


L’excellente intervention de ma collègue Béatrice Graf à l’émission Forum de la RTS et les louanges de ceux qui nous exploitent (avec regret, paraît-il) la plupart du temps ne fait que renforcer mon scepticisme et mes doutes envers les institutions, d’un point de vue de la défense de l’écologie.

Si elles n’arrivent pas à faire vivre les acteurs culturels, comment attendre d’elles qu’elles soient capable d’autre chose et mieux ? Tout le monde est toujours d’accord sur les constats, mais personne ne propose grand chose (tant que les salaires sont versés). On verra quand la Confédération n’aura plus les moyens de soutenir le secteur, qui sera assez passionné par la culture pour continuer à y travailler, mais avec un salaire d’artiste. « C’est beau de vivre sa passion », on leur rappellera cette jolie phrase trop souvent entendue de leur bouche.


En réalité, quand les conditions d’existences changent, ce sont toujours les plus gros qui meurent en premier. Les dinosaures n’ont pas survécu à la météorite. Les petits mammifères arboricoles et les insectes, si. Ca n’est pas grave. C’était super, mais demain n’est pas hier, et donc tout a une fin pour qui dépend de conditions complexes et de stabilité en même temps. A titre individuel, nous sommes tous des petits artistes. La culture ne meurt jamais. Nous survivrons au naufrage des grosses cylindrées semi-privées qui nous entourent et qui prétendent être indispensable à la culture.


Reprenons quelques propositions de ce paragraphe :


« Une bonne conception repose sur une relation libre et harmonieuse entre la nature et les gens, et dans laquelle une observation minutieuse et une interaction attentive fournissent l’inspiration, le répertoire des solutions et les motifs géométriques. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut élaborer de façon isolée. C’est au contraire le résultat d’une interaction continue et réciproque avec le sujet. »


« une relation libre et harmonieuse entre la nature et les gens »


Tout d’abord il faut questionner ce concept de nature. Il n’est pas question pour moi de différencier la nature de l’homme. L’homme est dans la nature, la nature englobe l’homme. Tout ce qui existe est la nature. Ou, si je reprends une fameuse citation de Spinoza : « Deus sive natura » - « Dieu, donc la nature » (Dieu étant la force de tout ce qui existe). Impossible donc de s’en exclure.


Ce qui ne veut pas dire que tout ce qui est fait va dans le sens de la nature. Si on détruit la nature au nom de la nature (c’est à dire que l’homme n’aurait pas à être empêché puisqu’il est aussi la nature), c’est un peu comme quand on élit Hitler au nom de la démocratie. Karl Popper explique bien comment la tolérance s’arrête là ou l’intolérance commence. Sinon, « le tolérant sera détruit, et la tolérance avec lui. ». On peut aussi citer Camus, qui dit : « Un homme (comprendre humain) ça s’empêche ».


Un artiste doit avoir une relation libre et harmonieuse avec son propre milieu, et décider par lui-même de ce qui est bon pour lui, et ce qui va favoriser son essors, de quelle manière, à qui il veut s’adresser, et comment.


Il n’est pas question pour moi de critiquer unilatéralement et négativement le système du milieu de la musique. Simplement d’observer quelle en est l’architecture et d’être le plus honnête possible avec ce qu’il cherche à produire (le narratif qui le définit), et ce qu’il produit vraiment. J’observe simplement que les tenants des institutions n’ont souvent pas de regard critique (ou qu’il n’est nulle part possible de les connaitre) sur leur propre position et le rôle qu’ils jouent en dehors du narratif qu’elles diffusent d’elles-mêmes.



« dans laquelle une observation minutieuse et une interaction attentive fournissent l’inspiration, le répertoire des solutions et les motifs géométriques »


Observons, cherchons, agissons.


Il n’y aura pas de retour à l’avant, à mon avis. Déjà tout simplement parce que l’avant n’existe plus. Il n’y a que le maintenant, et, pour les plus angoissés, il y a le futur. Le futur n’est pas écrit, et il faut donc l’écrire nous-mêmes. Ou s’en foutre, aussi, pourquoi pas.

La nostalgie du « monde d’avant » n’est qu’un symptôme du manque de capacité d’observation, justement ! Actuellement, nous devons EN MÊME TEMPS aller de l’avant ET aborder une décroissance qu’on a fini par subir, à force de la nier collectivement.


La permaculture se sert de ces conditions pour faire évoluer de manière consciente et continue les systèmes agraires et l’habitat qui pourront subvenir aux besoins des gens tout au long de la descente énergétique.


Quelle conscience du réel pour les artistes ?


Comme toujours, il faut se diversifier. Il y a la rue, il y a les gens, il y a les institutions, il y a les plateformes numériques, il y a votre disquaire du coin, il y a votre famille, il y a les goûts, il y a les déterminismes de tous genres, les politiques culturelles, la géopolitique, etc. et il faut faire avec. On n’arrêtera pas le monde, mais on mettra de la joie uniquement dans ce dont on croit qu’il est le mieux pour tous, et à commencer par soi-même. Il n’y a pas de règle, il n’y a pas de chemin, pour les artistes. Avoir conscience du monde dans lequel on évolue peut éviter bien des pertes d’énergie.


Pour les peuples de chasseurs-cueilleurs et les sociétés agraires à faible densité de population, la nature subvenait à tous les besoins matériels, l’activité humaine étant surtout dédiée à la récolte. Dans les sociétés préindustrielles plus densément peuplées, la productivité agricole dépendait d’apports importants et continus de travail humain.


Récolter. Que récolte-t-on dans nos pratiques artistiques ?


Tout d’abord, la joie de pratiquer notre art. Ensuite de l’expérience. Chaque fois que l’on est en situation de se produire, c’est une expérience nouvelle, ou un renforcement d’autres expériences. Egalement, on récolte de la reconnaissance. Savoir qu’on a produit de la joie chez les autres, c’est primordial pour un artiste. Enfin on récolte une récompense pécuniaire, ce qui nous aide à payer notre existence basique dans la société.


Le public nous offre de la reconnaissance, et quelquefois de l’argent. Sinon il paie le producteur du concert, qui lui nous offre une partie de l’argent (promis, ou en proportion). Les institutions nous offrent des subventions, qui sont une manne commune sociétale qui est reversée aux artistes pour leur capacité de création. Evidemment les institutions ont aussi leur agenda propre, et comme je l’ai dit plus haut, elles servent à encourager les artistes à penser « rentabilité », faire le tri entre ceux qui les intéressent, ou créent des choses qui les intéressent, et ceux qui ne le font pas. Les institutions voient leur subventionnement comme une reconnaissance financière envers l’artiste de ce qu’il prétend être, tout en se servant de lui pour la raison d’être de l’institution. Personnellement je n’ai jamais reçu de reconnaissance autre que pécuniaire par les institutions. Je les convainc qu’il est bon pour eux de me financer, et ils me financent. Mais je ne sais pas ce qu’ils pensent de ce que je crée, et si mon travail leur paraît intéressant à tout autre niveau que celui qui les intéresse. A part une seule personne (et je le lui ai dit), je n’ai jamais eu l’impression de parler d’égal à égal avec des gens d’institutions. C’est dommage, mais c’est aussi compréhensible. Au moins, si on pouvait parler sans la crainte d’un retour de bâton (refus de financer des projets, refus d’expliquer pourquoi un projet est refusé, etc.) de nos institutions, ça serait déjà mieux. Se sentir compris, c’est important, même quand il n’y a pas de solution immédiate.


Quant à la société industrielle, elle nécessite des apports importants et continus d’énergie fossile pour produire son alimentation et ses autres biens et services. Les concepteurs en permaculture se fondent principalement sur une observation minutieuse et une interaction attentive pour tirer parti plus efficacement des capacités humaines et pour réduire la dépendance vis-à-vis des énergies non-renouvelables et de la haute technologie.


La culture de l’industrie pour seule culture ?


Qui dit société industrielle dit industrie de la culture. Qui dit industrie de la culture, dit culture de l’industrie. La culture, ici, sert évidemment aux process de l’industrie. Quand des gens des institutions artistiques me disent qu’ils ne voient pas le rapport entre la culture et l’écologie, je me dis qu’ils ne voient pas non plus à quel point ils se sont fait manger par la culture de l’industrie. Ils servent la culture de l’industrie, tout en pensant servir la culture. C’est ce que notre système produit toujours : de la technique et de l’argent, c’est à dire le moteur et la raison d’être de l’industrie.


Je me rappelle d’une phrase de Jean Cocteau qui disait « Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi. » La culture ne doit pas avoir une utilité, et elle sera d’autant plus utile. Si on la cadre, on entre dans ce qu’appelle Deleuze « la communication ». La communication, c’est de la propagande, pour former les esprits. Ca n’est plus de l’art, si on sait à quoi on veut que ça serve.



A quand des institutions qui ne s’intéresseront pas au résultat du travail des artistes, et qui les encourageront à chercher de la profondeur, même si celle-ci n’est pas tangible dans l’immédiat ? Les pouvoirs politiques dont dépendent les institutions ont-elles peur que les artistes influent trop sur les gens en leur laissant trop de liberté ? La liberté et l’empuissantement (au sens de Spinoza) des gens seraient un danger pour les systèmes politiques, qui voudraient garder le monopole des déterminismes (façon d’être dont on ne se rend pas compte) imposés à la société ?


Dans le sens écologique que j’aimerais donner à mon art, je voudrais être libre artistiquement, c’est à dire dans le fond, mais écologiquement influencé pour la forme. Ainsi je crois qu’on peut faire un art local, écologique, qui a pleine potentialité d’empuissanter les autres, de produire de la joie, et d’exercer une influence bénéfique sur le monde. En plus l’exercice de mon art serait non une sorte d’art écologique séparé du reste de ma vie, mais bien un mode de vie.


Faire de sa vie une œuvre d’art


C’est bien ainsi que j’essaie de penser ma vie d’artiste. Je dis bien ma vie, et non mon activité, car elle ne peut être séparée de ce que je suis et être encore de l’art. Il faut s’y engager corps et âme, comme tout ce qui fait vraiment sens dans la vie. Même quand on se repose, c’est pour être meilleur quand on s’y remettra.


On l’admet en général pour les sportifs. Un footballeur qui se fait masser ou qui a interdiction de sortir la veille d’un match le fait pour son activité de footballeur. Un artiste devrait faire de même, et vivre de son art sans avoir peur de ne pas en avoir fait assez pour le mériter.


au sein de communautés agraires plus conservatrices et socialement soudées, la capacité de certains individus à prendre du recul, à observer et à interpréter à la fois les méthodes traditionnelles et modernes d’utilisation du sol constitue un solide atout pour développer
de nouveaux systèmes plus appropriés. Un changement radical au sein d’une communauté est toujours plus difficile pour de nombreuses raisons, si bien que des modèles développés localement et puisant parmi les meilleures méthodes de conception écologique, qu’elles soient traditionnelles ou modernes, a plus de chances de réussir qu’un système préconçu imposé de l’extérieur. De plus, la diversité de ces modèles locaux fournira naturellement des éléments novateurs propices à l’enrichissement croisé d’innovations similaires en d’autres lieux.


Un artiste, un medium, une sensibilité à son temps


Qui d’autres que les artistes, êtres sensibles, peuvent sentir les choses avant qu’elles se produisent pour le commun des mortels ?


Je découvrais avec plaisir le journal « Culture Enjeux » dernièrement, et je notais qu’il y avait une différence énorme entre la pensée et la capacité de bifurquer d’un artiste et d’un responsable culturel cantonal. D’un côté on avait une personne du monde du théâtre qui disait qu’il ne pouvait pas économiser de l’eau tout en vendant ses pièces à l’autre bout du monde, et qui donc décida d’économiser l’eau ET arrêter de vendre ses pièces à l’étranger. De l’autre on avait une responsable cantonale qui trouvait formidable de faire du développement durable, de l’écologie, de développer la robotique et les IA. Une des deux personnes AGIT dans le sens de sa pensée. L’autre PENSE en fonction de ses actions. Je crois que le premier à raison, et que l’autre est dans ce qu’on appelle une dissonance cognitive, c’est à dire qu’elle veut en même temps développer des choses qui s’opposent tout en ignorant la contradiction de sa propre pensée.


Cette dissonnance cognitive a déjà été dénoncée par des gens comme l’Abbé Pierre, dans son fameux discours : « Vous qui avez tout, vous voulez la paix ! ». J’entends par là qu’il ne suffit pas de dire « Vive la bienveillance, vive la durabilité, vive l’écologie, et vive le progrès technique » pour que ces quatre déclarations soient possibles simultanément. Et bien souvent, ceux qui le font finissent par se contenter du progrès technique uniquement, lui qui assure le statut social de celui qui peut se le payer.



Ce principe vise essentiellement à faciliter l’émergence d’un mode de pensée à long terme, indépendant voire hérétique, indispensable pour concevoir de nouvelles solutions, plutôt qu’à encourager l’adoption et la recopie de solutions éprouvées. Par le passé, ce sont les milieux académiques et urbains de la société d’abondance qui ont toléré voire encouragé ce mode de pensée, alors que les cultures agraires traditionnelles le rejetaient farouchement. Aux stades ultimes du chaos de la société d’abondance postmoderne, les systèmes de domination du savoir sont moins évidents, de sorte que cette pensée indépendante et plus systémique a plus de chances de se diffuser largement à tous les niveaux de la hiérarchie sociale et géographique. Dans un tel contexte, on ne peut se fier ni aux étiquettes ni aux comportements comme signes de compétence et de valeur lorsqu’il s’agit d’évaluer d’éventuelles solutions de conception. C’est pourquoi, à quelque niveau que ce soit, nous devons compter de plus en plus sur nos capacités d’observation et d’interaction sensible pour trouver la meilleure façon d’avancer.


Créer, c’est résister


Comme le dit Stéphane Hessel dans son livre « Indignez-vous ! » : « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer ». Ceux qui ne le feront pas courrons à nouveau après la carotte (industrielle) qu’on leur aura mis devant le nez.

Le proverbe « La beauté est dans les yeux de celui qui regarde » nous rappelle que le processus d’observation influence la réalité et que nous devons toujours rester méfiants face à des vérités et des valeurs présentées comme absolues.


Créons donc, ensemble !


118 vues0 commentaire